Votre entreprise a déjà réalisé un Bilan Carbone, mais pouvez-vous réellement l’exploiter ?

Dans la métallurgie, la précision des facteurs d’émissions fait toute la différence entre un diagnostic cosmétique et un outil de pilotage stratégique. Ce guide technique s’adresse aux PME industrielles du secteur des métaux qui veulent comprendre pourquoi leur bilan actuel n’est peut-être pas fiable, et comment construire une stratégie carbone véritablement exploitable.

Viser un Bilan Carbone® utile plutôt que cosmétique ?

Un outil d’aide à la décision.

Le Bilan Carbone® n’est pas une fin en soi. Bien réalisé, c’est un outil d’aide à la décision et de priorisation qui peut se greffer directement à la stratégie financière de l’entreprise. Mal exploité, c’est un dossier qui prend la poussière.

La différence ? Un Bilan Carbone® utile permet de :

  • Suivre les évolutions d’année en année de façon fiable. Si les hypothèses et les facteurs d’émissions changent sans traçabilité, impossible de savoir si vos progrès sont réels ou artificiels.
  • Fixer des objectifs de réduction réalistes. Un objectif 2035 n’a de sens que s’il s’appuie sur une base de référence solide et sur des leviers d’action identifiés.
  • Quantifier l’impact carbone ET financier des décisions. Changer de fournisseur, augmenter la part de recyclé, optimiser le poids des produits : chaque choix a un impact mesurable. Et dans la majorité des cas, les actions de décarbonation sont aussi sources de rentabilité.

Ce que ça change concrètement

Nous avons accompagné un groupe industriel français spécialisé dans le négoce de produits métalliques. Leur Bilan d’Émissions de GES (gaz à effet de serre) existant était inexploitable : aucune transparence sur les facteurs d’émissions utilisés, des confusions méthodologiques sur certains alliages, et surtout aucun moyen de suivre l’évolution dans le temps.

Après reconstruction complète, le groupe dispose aujourd’hui d’une stratégie bas carbone 2030 avec des objectifs quantifiés et atteignables. Ils peuvent croiser données carbone et données financières pour prioriser les actions à fort impact et forte rentabilité.

La différence ne tient pas à la complexité des calculs. Elle tient à la rigueur méthodologique et à la compréhension fine du secteur.

Les fondamentaux d'une méthodologie solide

Comprendre l’environnement avant de calculer

Pour avoir un Bilan Carbone® fiable, il est primordial de comprendre le secteur, les métiers, les processus de l’entreprise avant de se lancer dans les calculs.

Un consultant n’est pas censé tout savoir. En revanche, il doit savoir poser les bonnes questions aux experts internes : le directeur des achats qui connaît les fournisseurs depuis 20 ans, le responsable qualité qui maîtrise les spécificités des alliages, ou encore le directeur industriel qui comprend les contraintes de production.

Un Bilan Carbone® réussi est le fruit d’un travail d’équipe entre les spécialistes métiers internes et les spécialistes méthodologiques externes. Sans cette collaboration, les erreurs sont inévitables.

Structurer les données intelligemment

Avant de calculer quoi que ce soit, il faut structurer les données de façon à pouvoir les exploiter ensuite. Quelques principes clés :

Prioriser par l’impact. Dans la plupart des entreprises industrielles, 80% de l’activité est concentrée sur 20% des familles d’achats. Inutile de disperser la collecte et le traitement des données sur des volumes marginaux. Identifier les familles prioritaires permet de concentrer les efforts là où ils comptent.

S’appuyer sur des données physiques fiables. Pour mesurer l’impact réel d’un produit, il faut connaître son poids et la répartition des matériaux qui le composent. Sans ces informations — ou à défaut, des estimations réalistes — les calculs reposent sur des moyennes trop approximatives. Les données physiques permettent au contraire de relier précisément les volumes aux émissions et d’identifier des leviers d’action pertinents.

Croiser matériaux et géographie. Un même produit en acier n’a pas le même impact carbone s’il vient de France, d’Italie ou de Chine. Structurer les données en croisant le type de matériau et le pays du fournisseur permet ensuite d’identifier des leviers d’action concrets.

Collecter les bonnes informations auprès des fournisseurs. Le pourcentage de matériaux recyclés qui entre réellement dans la production, par exemple. Cette donnée, souvent négligée, est pourtant décisive pour la fiabilité du bilan — et pour la stratégie de décarbonation.

Choisir les bons facteurs d’émissions

C’est là que se joue une grande partie de la qualité du Bilan Carbone®. Les facteurs d’émissions (FE) disponibles dans les bases de données comme Ecoinvent ne sont pas tous équivalents, et ne peuvent pas être appliqués aveuglément.

Un FE doit être validé sur trois dimensions :

  • Temporelle : est-il à jour par rapport aux pratiques actuelles ?
  • Géographique : correspond-il au pays de production réel ?
  • Technique : reflète-t-il le processus industriel effectivement utilisé ?

Au-delà de ces vérifications, il est souvent nécessaire de se plonger dans le détail du dataset — c’est-à-dire l’ensemble des facteurs d’émissions qui composent un FE global — pour l’adapter à la réalité de l’entreprise.

Par exemple, un dataset standard peut inclure un mix électrique « monde » alors que votre fournisseur produit en France. Remplacer ce mix générique par le mix électrique français change significativement le résultat. Et surtout, cela permet de suivre l’évolution dans le temps : Ecoinvent actualise les FE des mix électriques nationaux d’une version à l’autre, en fonction des progrès des pays vers les énergies renouvelables. Votre Bilan Carbone® peut ainsi : refléter les efforts de décarbonation de vos pays fournisseurs, baisser automatiquement d’une année à l’autre, avoir une partie de sa trajectoire anticipée dans un horizon 2035 par exemple.

Cette approche demande plus de travail initial, mais elle rend le Bilan Carbone® véritablement exploitable pour une stratégie long terme.

Choisir les facteurs d'émissions à chaque étape du cycle de vie

Un produit métallique (Fonte, Acier, Acier Inoxydable, Laiton, Cuivre, Bronze, Zinc, Aluminium) traverse plusieurs étapes, chacune avec ses propres enjeux en termes de choix des facteurs d’émissions.

Production amont : de la matière au produit semi-fini

C’est généralement le poste d’émissions le plus important. L’enjeu clé ici est la distinction entre métal vierge (issu de l’extraction minière) et métal recyclé (issu de scraps refondus).

L’écart d’émissions entre les deux peut être considérable. C’est pourquoi collecter le pourcentage de recyclé auprès de vos fournisseurs est essentiel : cela permet d’affiner le calcul, mais aussi d’identifier un levier d’action majeur pour la décarbonation.

Collecter le pourcentage de recyclé auprès de vos fournisseurs est également un enjeu stratégique. Plus un fournisseur utilise de recyclé, moins il dépend des cours des matières premières vierges. Il y a souvent une corrélation entre taux de recyclé élevé et coûts maîtrisés. Cette information, que beaucoup d’entreprises négligent de demander, devient un critère de sélection du fournisseur à part entière.

Attention : le pourcentage de recyclé qui compte, c’est le scrap externe — ce qui entre dans l’usine du fournisseur depuis l’extérieur (matière première recyclée). Pas le scrap interne (les chutes de production réinjectées dans le process). Cette confusion est fréquente et fausse les résultats.

Transformation : du produit semi-fini au produit fini

Cette étape couvre l’usinage, le décolletage, la mise en forme — tous les process qui transforment un lingot ou une barre en pièce finie. Les facteurs d’émissions dépendent ici du type de métal et du pays où s’effectue la transformation.

L’adaptation au mix électrique local est là aussi essentielle : une pièce usinée en France n’a pas le même impact qu’une pièce usinée en Chine, même à process identique. Pour cela, il est nécessaire de se plonger dans le dataset du Facteur d’émission pour échanger le FE mix électrique général par le FE mix électrique du pays de transformation. Cette distinction peut avoir un impact 8 fois plus élevé.

Fin de vie : recyclage ou élimination.

La fin de vie dépend des pratiques du pays où le produit sera utilisé et jeté. En France, environ 90% des métaux partent en recyclage. Cette proportion varie selon les pays et les types de métaux.

Intégrer cette donnée dans le Bilan Carbone® fait dépendre une partie de vos émissions des politiques de recyclage nationales. Les entreprises ont ainsi un intérêt objectif à privilégier les marchés ayant des pratiques de recyclage vertueuses, ou à soutenir les politiques qui vont dans ce sens.

Exemple concret : l'acier inoxydable avec Ecoinvent

Prenons l’inox pour illustrer concrètement ces principes. L’acier inoxydable est un alliage composé en général d’environ 74% d’acier recyclé, 18% de chrome et 8% de nickel. Sa production actuelle se fait quasi-exclusivement en four électrique.

Production de l’inox :

Pour la production de l’inox vierge, le facteur d’émissions de référence sur Ecoinvent est steel production, electric, chromium steel 18/8. Ce facteur d’émission intègre la composition standard de l’alliage. Il faut ensuite l’adapter au mix électrique du pays de production réel.

Pour la production de l’inox recyclé, c’est plus subtil. L’inox recyclé est constitué de scraps d’inox auxquels on ajoute de faibles quantités de chrome et de nickel pour rééquilibrer l’alliage. La méthodologie consiste à partir du même dataset ecoinvent, retirer les émissions liées au chrome et nickel vierges, puis ajouter les émissions réelles du rééquilibrage (pour avoir à la fin une composition d’environ : 95% d’acier recyclé, 2,5% de ferrochrome, 2,5% de ferronickel). Le résultat est un facteur d’émission significativement plus bas que celui de l’inox vierge. Il faut enfin adapter le dataset au mix électrique du pays de production réel.

Transformation de l’inox :

Pour la transformation de l’inox, si celle-ci n’a pas lieu dans l’entreprise, le facteur d’émission Ecoinvent à privilégier est metal working, average for chromium steel product manufacturing . Il s’agit ensuite d’étudier le dataset pour remplacer le facteur d’émission du mix électrique général par le facteur d’émission du mix électrique du pays de transformation.

Fin de vie de l’inox :

Pour la fin de vie en élimination. En l’absence de facteur d’émission Ecoinvent spécifique à l’inox en fin de vie, le facteurs d’émission des métaux ferreux est privilégié : product manufactur treatment of waste steel, municipal incineration; waste steel . Ce choix repose sur la proximité des propriétés physiques et des filières de traitement entre l’inox et l’acier. L’impact de cette approximation reste limité, la part de l’inox effectivement éliminée étant marginale dans les pays à fort taux de recyclage comme la France.

Pour la fin de vie en recyclage. Dans le cas du recyclage, un facteur d’émission Ecoinvent générique est utilisé : treatment of aluminium scrap, post-consumer, by collecting, sorting, cleaning, pressing – aluminium scrap, post-consumer, prepared for melting. Ce facteur couvre les étapes amont communes à tous les métaux (collecte, tri, préparation). Il est pertinent pour l’inox, car ces opérations sont similaires quel que soit le métal, et les émissions du procédé de recyclage sont déjà intégrées dans les facteurs de production des matériaux recyclés.

Les pièges à éviter

1. Confondre les process de production

Dans la métallurgie, le processus de production change tout. L’inox en four électrique n’a pas le même facteur d’émission qu’un hypothétique inox en fourneau. L’acier vierge produit en convertisseur n’a pas le même facteur d’émission que l’acier recyclé refondu en four électrique.

Le résultat de ces confusions sera un bilan faux, avec des émissions surestimées — et aucun levier d’action identifiable puisque les vraies variables ne sont pas modélisées.

 

2. Appliquer le même raisonnement à tous les alliages

Chaque alliage a ses spécificités. Le laiton recyclé, par exemple, est simplement refondu en four électrique — il n’a pas besoin d’être purifié. Le cuivre recyclé, lui, doit passer par un processus de raffinage électrolytique pour retrouver sa pureté.

Appliquer le facteur d’émission du cuivre recyclé au laiton recyclé (sous prétexte que le laiton contient du cuivre) est une erreur classique qui surestime fortement les émissions du laiton.

 

3. Se contenter de facteurs d’émissions « moyens »

Utiliser un facteur d’émission moyen « monde » pour un métal, sans distinguer vierge/recyclé, sans adapter au pays de production, sans étudier le dataset, c’est produire un Bilan Carbone® rapide mais difficilement exploitable.

Pourquoi ? Parce que ce facteur d’émission moyen ne reflète pas votre réalité. Il ne vous permet pas d’identifier vos leviers d’action (augmenter la part du recyclé, changer de fournisseur en raison du mix électrique de production, réduire le poids/la matière, etc.). Il ne vous permet pas de suivre vos progrès d’année en année. Et il ne vous permet pas de fixer des objectifs réalistes, puisque vous ne savez pas sur quoi agir.

Un Bilan Carbone utile demande plus de travail initial, mais il devient un véritable outil de pilotage stratégique.

 

4. Disperser l’effort sur des données marginales

Dans le processus de la collecte, il est tentant de vouloir être exhaustif. Mais traiter avec la même rigueur l’intégralité des achats alors qu’une partie d’entre eux (parfois 30%) représentent 90% de l’impact carbone, c’est disperser l’effort inutilement.

La bonne approche : identifier rapidement les familles prioritaires (par le poids, le volume d’achat, la marge), concentrer la rigueur méthodologique sur celles-ci, et traiter le reste de façon simplifiée. La loi de Pareto s’applique aussi au Bilan Carbone®.

Et vous, où en êtes-vous ?

Vous avez un Bilan Carbone® existant mais vous doutez de sa fiabilité ? Vous souhaitez construire une stratégie carbone véritablement exploitable pour votre activité ?

Nous accompagnons les PME industrielles de la métallurgie, en Auvergne-Rhône-Alpes et partout en France, dans leur transition bas carbone. Notre approche : comprendre votre métier avant de calculer, travailler avec vos experts internes, et vous accompagner sur le pilotage de votre démarche.